Un maire et son tunnel

C’est l’histoire du maire de Lévis qui voulait qu’on lui construise un pont. Parce que de l’autre côté du fleuve, les gens vont acheter des maisons dans les villages autour de la ville voisine. Le bon maire voudrait voir ces gens-là venir payer des taxes chez lui. Mais pour que ça arrive, il doit attirer du traffic, de l’étalement, des routes. Ça lui prend un lien routier dans l’est.

Pas que ce pont serait réellement utile. Les enquêtes sur le terrain montrent qu’il n’y a que très peu de gens qui auraient avantage à emprunter ce pont. Les économistes et les urbanistes jurent sur la tête de Le Corbusier que ce pont ne ferait rien pour améliorer la fluidité de la circulation routière, bien au contraire. Pire, ce pont coûterait environ le prix d’un voyage aller-retour vers la Lune. Ou 2-3 fois le château de la Reine d’Angleterre. Bref, le pont serait inutile, nuisible et hors de prix, en plus de défigurer des terres patrimoniales et de dézoner des terres agricoles de grande qualité.

Cela ne démonte pas notre maire. Il y a tout un barrage de stations de radio qui aiment bien vendre de la publicité aux automobiles pognés dans le traffic. Il y a aussi un gouvernement qui a « un mandat fort » et qui fonde une bonne partie de sa crédibilité sur la réalisation de ce pont. On se frotte les mains. Le pont sera.

Et puis il y a cette île patrimoniale et ses quarante-deux milles de choses tranquilles. Voyant que ça ne serait pas acceptable de la saccager, on a décidé que le pont serait en fait un tunnel. Ce qui n’a aucun sens. Le fleuve est tellement creux que le tunnel émergeait à des kilomètres au sud, loin de toute civilisation. Le camionnage lourd est souvent chargé de matières dangereuses et ne pourra pas utiliser ce lien routier qu’il désire tant.

Tant pis, se dit le maire. Le ministre des Transports doit encore livrer sa promesse. Le maire aura son tunnel.

Et puis les gens ont commencé à froncer les sourcils. Parce que la facture n’aura pas de maudit bon sens. On commence à sortir la calculette. On n’est plus d’accord. Le maire commence à suer à grosses gouttes.

Mais le ministre le rassure. Le tunnel sera financé par un péage! Sauf qu’en présumant 33% du passage transfluvial actuel et en négligeant la faible augmentation de la population active dans la région, et en présumant un péage moyen de 3$, il faudra environ un millénaire pour financer ledit tunnel. Oups.

Autre averse sur la parade du bon maire : des chercheurs avertissent qu’on va mettre en danger des poissons déjà vachement menacés d’extinction. C’est pas un argument qui va émouvoir les automobilistes, mais c’est quand même un problème difficile à ignorer.

Le bon maire commence à sentir la soupe chaude. Qu’est-ce qu’il fera?

Blâmer Montréal.

Une petite élite montréalaise, voilà la seule opposition au 3e lien. Pas les faits, pas la science, pas les coûts, pas les écosystèmes, pas l’inutilité crasse de son projet.

Non, seulement des méchants Montréalais qui ont toujours tout.

N’en déplaise que les associations collégiales et universitaires de la région ont toutes (ou presque) pris position contre le projet et manifesté en grand nombre dans les rues. Que tous les organismes en mobilité, en développement durable et en environnement de la région lèvent le drapeau rouge avec l’énergie du désespoir.

Alors que le principal défi de l’humanité sera de composer avec les conséquences mortelles de ses abus sur l’environnement, le maire de Lévis s’obstine à construire un absurde tunnel. Alors qu’on devrait investir dans la transition énergétique et le transport en commun. Alors qu’on pourrait arriver au même résultat en réformant les règles de fiscalité municipale.

Mais bon, avec un tunnel, on pourrait tourner à Québec le remake du Tunnel de l’enfer.

J’entends déjà Guzzo allumer la machine à pop-corn.

Tokébecicitte

Je voudrais inaugurer ce nouveau carnet en adressant un cri du cœur à celui (ou celle) qu’on entend un peu trop ces temps-ci.

Toi. Toi dont on se moque à cause de ton cri de guerre si commun mais si distinctif, Tokébekicit!

J’ai longtemps cru que nous étions amis, Tokéb. Parce que tu ressentais le besoin dévorant de rappeler sur toutes les lignes ouvertes ton appartenance à la nation québécoise. Pour ton dégoût manifeste de notre subordination historique face à l’Anglais. Pour toutes les fois où je t’ai vu en bédaine chanter Toujours vivant avec un fleurdelisé sur tes épaules rouges de trop avoir passé le tracteur-tondeuse.

Je pensais qu’on était du même bord.

On s’entendait peut-être pas sur tout, mais je pensais qu’on s’entendait sur l’essentiel. On est au Québec icitte, nous ne sommes pas canadiens, nous célébrons cette différence ensemble et souhaitons devenir un pays. On réglera les détails plus tard.

Sauf que les détails ils ont commencé à importer plus tôt que tard.

Tokébekicitte que tu dis quand Madame Fatima essaie de rentrer travailler en septembre. Même si elle a eu la chance de commencer à enseigner avant le PL21, on lui a promis un droit acquis. Les parents ne veulent rien savoir. Ils veulent déménager leurs enfants. Parce que les médias nous ont vendu l’idée que Madame Fatima c’est la charia, les lapidations et attentats suicide, on veut rien savoir et on préfère laisser les enseignants « de souche » tomber en burn-out et quitter la profession. Soi-disant pour protéger nos enfants des imams maléfiques. C’est vrai qu’il fait peur, Jafar, mais on peut-tu en revenir?

Tokébekicitte que tu dis quand on voudrait ouvrir la porte à des nouveaux arrivants qui veulent venir faire leur vie ici. C’est drôle, je pensais qu’on était un pays d’accueil. Tokébeckicitte quand on veut protéger le droit chèrement payé de ces immigrants à conduire leur taxi. Tokébecicitte mais tu préfères donner ton oseille à une société sans visage qui ne se cache pas de vouloir remplacer les chauffeurs humains par des robots. Tokébecicitte mais c’est vachement plus tendance de regarder Tchernobil sur Amazon Prime que de penser à financer la culture d’ici. Tokébecicitte mais la culture, le recyclage pis l’éducation, ça fait moumoune.

Tu trouves que la vie est assez dure pour qu’on doive pas se culpabiliser avec les problèmes du monde entier. Le monde c’est grand, et les angoisses d’une adolescente suédoise ne devraient pas venir affecter ta quiétude quand tu traverses la forêt boréale juché sur ton skidoo deux temps qui sent la raffinerie.

Et ces choses-là, ces différences, font en sorte que tu appuies dur comme fer un parti politique ouvertement fédéraliste. Son « nationalisme » repose sur le démantèlement de tout ce qui a jadis fait notre spécificité québécoise. Notre tolérance, notre ouverture, notre pacifisme, notre rapport à la nature, notre culture et notre industrie.

La fibre québécoise est le proverbial bébé qui prend le bord avec l’eau du bain qu’on jette par la fenêtre, terrifiés. Parce qu’on manque de confiance pour s’affirmer face au voisin canadien ou à la culture étrangère qui, qu’on le veuille ou non, se rend maintenant jusqu’à nous. On retourne au magasin tout ce qui fait de nous des québécois, en criant Tokébecicitte!

Je m’excuse, Tokéb. Je ne suis plus sûr qu’on puisse être des amis.

T’es fédéraliste, pollueur et intolérant. Tu me traite de traître, de multiculturalisse, de libéral déguisé, mais c’est toi qui est du mauvais côté de l’histoire. D’habitude je te subis sans rien dire, mais aujourd’hui, je suis fatigué, et je suis un peu tanné.

T’es comme le cousin un peu chaudaille qui fait honte à tout le monde en vacances. L’invité qui parle trop fort sur la gallerie d’en arrière passé 23h. La personne qui fait des jokes grasses mais qui est pas capable de lire la pièce pis de voir que tout le monde est mal à l’aise.

Les gens pensent qu’être indépendantiste, c’est être comme toi, pis je trouve ça gênant en maudit.

Parce que je veux qu’on le fasse, le pays qu’on aime. On doit le faire pour tout le monde, pas juste pour toi.

S’il te plaît, arrête de projeter ton complexe du colonisé sur le mouvement indépendantiste en entier. C’est gênant pour tout le monde.

Merci.

Bisous, là.