Tokébecicitte

Je voudrais inaugurer ce nouveau carnet en adressant un cri du cœur à celui (ou celle) qu’on entend un peu trop ces temps-ci.

Toi. Toi dont on se moque à cause de ton cri de guerre si commun mais si distinctif, Tokébekicit!

J’ai longtemps cru que nous étions amis, Tokéb. Parce que tu ressentais le besoin dévorant de rappeler sur toutes les lignes ouvertes ton appartenance à la nation québécoise. Pour ton dégoût manifeste de notre subordination historique face à l’Anglais. Pour toutes les fois où je t’ai vu en bédaine chanter Toujours vivant avec un fleurdelisé sur tes épaules rouges de trop avoir passé le tracteur-tondeuse.

Je pensais qu’on était du même bord.

On s’entendait peut-être pas sur tout, mais je pensais qu’on s’entendait sur l’essentiel. On est au Québec icitte, nous ne sommes pas canadiens, nous célébrons cette différence ensemble et souhaitons devenir un pays. On réglera les détails plus tard.

Sauf que les détails ils ont commencé à importer plus tôt que tard.

Tokébekicitte que tu dis quand Madame Fatima essaie de rentrer travailler en septembre. Même si elle a eu la chance de commencer à enseigner avant le PL21, on lui a promis un droit acquis. Les parents ne veulent rien savoir. Ils veulent déménager leurs enfants. Parce que les médias nous ont vendu l’idée que Madame Fatima c’est la charia, les lapidations et attentats suicide, on veut rien savoir et on préfère laisser les enseignants « de souche » tomber en burn-out et quitter la profession. Soi-disant pour protéger nos enfants des imams maléfiques. C’est vrai qu’il fait peur, Jafar, mais on peut-tu en revenir?

Tokébekicitte que tu dis quand on voudrait ouvrir la porte à des nouveaux arrivants qui veulent venir faire leur vie ici. C’est drôle, je pensais qu’on était un pays d’accueil. Tokébeckicitte quand on veut protéger le droit chèrement payé de ces immigrants à conduire leur taxi. Tokébecicitte mais tu préfères donner ton oseille à une société sans visage qui ne se cache pas de vouloir remplacer les chauffeurs humains par des robots. Tokébecicitte mais c’est vachement plus tendance de regarder Tchernobil sur Amazon Prime que de penser à financer la culture d’ici. Tokébecicitte mais la culture, le recyclage pis l’éducation, ça fait moumoune.

Tu trouves que la vie est assez dure pour qu’on doive pas se culpabiliser avec les problèmes du monde entier. Le monde c’est grand, et les angoisses d’une adolescente suédoise ne devraient pas venir affecter ta quiétude quand tu traverses la forêt boréale juché sur ton skidoo deux temps qui sent la raffinerie.

Et ces choses-là, ces différences, font en sorte que tu appuies dur comme fer un parti politique ouvertement fédéraliste. Son « nationalisme » repose sur le démantèlement de tout ce qui a jadis fait notre spécificité québécoise. Notre tolérance, notre ouverture, notre pacifisme, notre rapport à la nature, notre culture et notre industrie.

La fibre québécoise est le proverbial bébé qui prend le bord avec l’eau du bain qu’on jette par la fenêtre, terrifiés. Parce qu’on manque de confiance pour s’affirmer face au voisin canadien ou à la culture étrangère qui, qu’on le veuille ou non, se rend maintenant jusqu’à nous. On retourne au magasin tout ce qui fait de nous des québécois, en criant Tokébecicitte!

Je m’excuse, Tokéb. Je ne suis plus sûr qu’on puisse être des amis.

T’es fédéraliste, pollueur et intolérant. Tu me traite de traître, de multiculturalisse, de libéral déguisé, mais c’est toi qui est du mauvais côté de l’histoire. D’habitude je te subis sans rien dire, mais aujourd’hui, je suis fatigué, et je suis un peu tanné.

T’es comme le cousin un peu chaudaille qui fait honte à tout le monde en vacances. L’invité qui parle trop fort sur la gallerie d’en arrière passé 23h. La personne qui fait des jokes grasses mais qui est pas capable de lire la pièce pis de voir que tout le monde est mal à l’aise.

Les gens pensent qu’être indépendantiste, c’est être comme toi, pis je trouve ça gênant en maudit.

Parce que je veux qu’on le fasse, le pays qu’on aime. On doit le faire pour tout le monde, pas juste pour toi.

S’il te plaît, arrête de projeter ton complexe du colonisé sur le mouvement indépendantiste en entier. C’est gênant pour tout le monde.

Merci.

Bisous, là.